Chroniques

“Afro-descendant”: le terme qui apaise les discordes?

30 April 2017

Si vous êtes un peu familier avec les microsomes  dits “afros”, il y a  forcément un  terme de plus en plus utilisé qui ne vous a pas échappé: “afro-descendant”. Kézaco? Et bien, beaucoup définissent un.e “afro-descendant.e” comme une personne ayant une ascendance d’Afrique subsaharienne suffisamment importante pour qu’elle impacte sur son phénotype (…), sa culture et plus généralement, son identité. Si cette définition reste sujette à débat, toujours est-il que pour beaucoup, “elle permet d’éviter l’écueil de la « race » qui est un concept vicieux” et de part son étymologie, elle évoque l’histoire, englobant ainsi le maximum de “diasporas”.

Bon, pour certain.e.s, c’est un terme “lourd”, “pompeux“, “exclusif” (“pourquoi ne parle-t-on pas d’euro-descendants?“), voire trop “afrocentriste“. Mais le fait est que pour l’heure, il n’existe pas d’autres termes qui permettent d’exprimer la paradigme derrière. En fait, pour comprendre pourquoi ce mot – à défaut d’un autre – trouve aujourd’hui sa place, y compris auprès de personnes qui ne se revendiquent d’aucun mouvement, y compris moi, je vais tenter de vous faire un flashback par rapport à mon expérience.

Lorsque j’arrive en France au début des années 2000, aussi surprenant que cela puisse sembler, les communautés africaines et les communautés antillaises ne se mélangent que très peu. Et pour cause, elles sont en proie à des tensions et rivalités que l’on peut qualifier “d’identitaires”. Les Africains reprochent aux antillais de ne pas se revendiquer de l’Afrique et ces derniers, pour beaucoup se braquent effectivement systématiquement lorsqu’on les qualifie “d’africains”. Du coup, en face, les africains y voient une façon de “renier leurs origines“, “d’avoir honte d’être noirs” et de “vouloir à tout prix se rapprocher des blancs“. A Lyon par exemple, les tensions sont telles que certain.e.s se donnent même rendez-vous derrière le Centre Commercial La Part Dieu (qui fut le squat des jeunes africains et caribéens à une époque) pour en venir aux mains et régler leurs griefs.

A cette époque, je l’avoue, fraîchement débarqué du bled, j’ai moi-même du mal à comprendre ce qui différencie un africain d’un antillais. Arrivée en terminale, je découvre le monde de la nuit et ma première soirée en boîte sera une soirée caribéenne. Nous sommes encore loin des soirées “afros” d’aujourd’hui où les DJ enchaînent les sessions Hip Hop / R&B / Afrobeat / Dancehall / Zouk / Afrotrap en une seule soirée. A l’époque, il y a d’un côté les soirées caribéennes à la cool où ça sirote un verre de punch en collant sur du dancehall, zouk ou de la Soca; et de l’autre les soirées africaines, un peu m’as-tu-vu où l’on s’enjaille sur du coupé décalé, ndombolo, makossa et… du Zouk Machine.

Initié au dancehall, je me passionne alors pour ce genre musical et je suis toujours à jour des derniers pas de danse (si les mots et expressions Willie Bounce, Thunda Clap,   Passa Passa, Pon di river, Log On, Bogle, Jiggy Jiggy,  Axx dem Riddim, Aaxxia riddim, summa Jam,  te parlent, tu comprendras). Autant le dire, j’ai plus d’affinités avec les soirées caribéennes qu’avec les soirées africaines. Mais je suis tiraillé par cette guéguerre intestine. Je ne rencontre jamais aucune hostilité dans le milieu caribéen mais c’est surtout parce que je me garde bien d’aborder les sujets qui fâchent et que j’évite les regards ambigus.  Paradoxalement, avec la popularisation des artistes et clips jamaïcains (Sean Paul, Elephant Man, Shaggy, Beenie Man, etc.), “être antillais” devient à la mode. Les africains et surtout les africaines arborent les perles aux couleurs panafricaines dans leurs tresses et s’inventent des origines “gwadada” “madinina” “guyana”. Quand tu demandes à une go de quelle origine elle est,  celle-ci te répond “camer-gwada” alors que c’est une  100% Bamiléké de Bafoussam (Cameroun). Quant aux mecs, ils portent le fameux débardeur qui ressemble un peu à un filet de pêche (pardon, c’est dans la joie que je dis ça), sous leur t-shirt pour surfer sur la vague.  Mais les tensions subsistent:  “everybody want to be caribean but nobody want to be caribean“. Il y a même ce texte avec des paragraphes commençant par “j’emmerde les antillais/ “j’emmerde les africains” qui devient viral. Mais comme avec la Bible, chacun n’y voit que ce qui lui servira à acculer les autres.

C’est à ce moment que je me penche sérieusement sur ce qu’à l’époque, j’intitule “les mammouths et les éléphants qui se disputent pour une gousse d’arachide”. Dès lors, je scrute des forums tels que “Volcreole” et j’échange avec les personnes disposées à le faire, aussi bien du côté caribéen qu’africain. Je me rends très vite compte de l’évidence: les antillais ne se considèrent  pas – pour beaucoup –  comme “africains” pour la simple raison… Qu’ils ne sont pas africains mais antillais. Dire à un “antillais” qu’il est “africain” c’est – en beaucoup de sortes – renier son identité antillaise. Les antillais noirs se sont sont émancipés de l’Afrique dès lors que leurs ancêtres sont sortis des négriers. La culture caribéenne s’est construite dans la résilience, à la croisée de différentes cultures.  Un.e “antillais” n’est pas Bantou, Yoruba, Malinké ou “métis”. Il/elle est antillais.e.

Bien entendu à cette époque, mon discours est un peu trop “avant-gardiste”. Pour mes homologues africains, les antillais sont juste des “bounty”, “vendus” qui ont “honte d’être noir.e.s”. Pourtant, d’après mes observations, les femmes antillaises arborent beaucoup moins de “tissages” et les caribéens perpétuent profondément la culture des tresses aussi bien chez les hommes que les femmes. Et puis,  dans les Antilles françaises – le contexte étant différent dans les West indies anglophones comme la Jamaïque – les noirs usent moins les produits éclaircissant qu’en Afrique. En plus, vu comment sont décrits les “békés” ou “zoreilles”, je doute fortement que les noirs antillais aient un problème avec leur couleur de peau. Les antillais n’ont jamais renier leur héritage africain mais, ils ne sont pas que ça.  Considérer qu’un noir antillais est “africain” est très réducteur. D’ailleurs, un antillais a toute la légitimité pour “renouer” avec son africanité mais un africain qui se déclare “antillais” risque fort d’être dans ce qu’on appelle “l’appropriation culturelle“.  Perso, je trouve ça équitable et je considère ça comme une sorte de “compensation” .

Alors si l’expression “afro-descendant” tend à se démocratiser, c’est parce qu’elle conjugue et inclut différentes identités. En effet, dans “afro-descendant”, s’identifie aussi bien le natif d’Afrique, le français aux origines africaines et celui/celle qui a juste une ascendance africaine.

You Might Also Like

No Comments

Leave a Reply