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Chronique d’un ancien séminariste #3: que la fête commence!

21 December 2016
Chronique d'un ancien séminariste 3

Aujourd’hui, c’est lundi. La semaine d’immersion des 6e est officiellement terminée. Nous sommes désormais des séminaristes à part entière puisque nous sommes censés avoir parfaitement assimilé le règlement intérieur et avoir pris nos repères. A présent, les abbés ne nous feront plus de cadeau et nous nous ferons systématiquement fouetter comme tous les autres au moindre manquement. Les 5e qui ont vécu ce changement brutal l’année d’avant, se languissent de voir toutes les victimes que ça va faire. Les gérants tentent de nous rassurer et nous donnent le maximum de conseils et recommandations pour “survivre”.

Les premières victimes viennent de tomber. Depuis notre arrivée, il y a toujours quelques 6e qui “oublient” de se lever au 1er son de cloche.  Mais cette fois-ci, la cinquantaine de séminaristes qui couche dans leur dortoir a choisi de ne pas les réveiller. Ils sont donc en retard à la prière. Les hurlements qui viennent d’en bas et qu’on entend depuis la paroisse glacent le sang. En les voyant monter, les yeux enflés, tous les 6e ont la chair de poule, sous l’oeil amusé des 5e.

Après l’eucharistie, nous nous ruons tous devant le bureau de l’abbé-intendant. Hier dans la nuit, il a affiché la liste des tâches ménagères administrées à chacun. Certains restent balayeurs, d’autres sont affecté à l’intendance, aux dortoirs, aux salles de classes. Quelques ont le “privilège” de s’occuper des chambres des abbés et de la voiture de l’abbé-recteur. Quant à moi, je serai désormais “laveur de gamelles”. Les élèves de mon père s’amusent: apparemment voir le fils de mr KEDE cirer les gamelles est réjouissant.

Personnellement, ça ne me dérange pas plus que ça. A la maison, j’ai plus été habitué à balayer la cours et à aller vider les poubelles en brouette mais, je sais laver une gamelle quand même!  En plus, quand tu es laveur de gamelle, tu a le droit d’arriver 10 à 15 minutes après les autres en cours puisqu’il faut attendre que tout le monde ait fini de manger pour débarrasser et se précipiter vers les robinets. Du coup, après l’eucharistie, tu as du temps libre (mais il faut se faire discret car les abbés n’aiment pas de séminariste les bras ballants). Moi, je prends l’habitude de me réfugier à la bibliothèque où E. est responsable. Il je m’y passionne de la mythologie grecque et de l’histoire de La Rome Antique. et bientôt, Zeus, Athéna, et tous leurs compères aux noms sophistiqués n’auront plus de secrets pour moi.

Sinon à part ça, on sait désormais qui sera notre premier chef de classe. Ah, le chef de classe! C’est un concept auquel je suis habitué depuis le primaire. Contrairement au “délégué de classe” qu’on retrouve dans les lycée français du Cameroun, la principale voire l’unique mission du chef de classe consiste à dénoncer tous ceux qui ont communiqué et perturbé l’ordre en l’absence du professeur et pendant les heures d’études. Pour cela, il dresse la terrible “liste des bavards” qu’il remet au professeur ou au surveillant à son retour. Celui-ci appelle alors tous les bavards à passer devant, et leur administre la fessée devant toute la classe. Si la liste des bavards ne contient aucun nom, c’est le chef de classe qui reçoit une raclée. Le chef de classe doit rendre des comptes et donner des noms chaque fois qu’il y a du trouble. Certaines sources font remonter l’origine de ce système de délation à la période coloniale, lorsque les blancs voulaient à tout prix “diviser pour mieux régner”.

Vous l’aurez compris, il est vivement déconseillé de se mettre à dos son chef de classe et tout le monde est presque à ses pieds. Lui refuser un beignet dans la cours pendant la pause, c’est s’exposer et risquer de voir son nom apparaître sur ses listes des bavards.  Et en général, quand un chef n’aime tout simplement ta tête, il suffit que tu tousses pendant l’étude pour figurer sur sa liste avec à côté de ton nom, la terrible mention “BIS”, qui spécifie au surveillant que tu as particulièrement bavardé plus que les autres.

Au dessus des chefs de classes, ce sont les auxiliaires. Les auxiliaires ce sont généralement deux terminales, ou alors un première et un terminale qui jouent les intermédiaires entre tous les séminaristes et les abbés. En véritable “grands frères”, ils font régner l’ordre dans le séminaire et ceci par tous les moyens y compris la bastonnade. Et certains s’y donnent à coeur joie en faisant une exception pour leurs camarades de promo auxquels ils se content de faire des discours moralisateurs. Battre un terminale c’est l’humilier devant les plus jeunes et surtout devant les séminaristes qu’ils gèrent. Il risque de perdre en crédibilité et en autorité.

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