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Chroniques d’un ancien séminariste #4: l’heure est venue pour le châtiment 1er

23 December 2016
Chroniques d'un ancien séminariste #4: le châtiment 1er

Aujourd’hui, ça fait un peu moins de deux semaines que je suis séminariste. J’ai réussi à survivre à la “chasse aux 6e” jusque là  et je m’en félicite vu le nombre de victimes qui sont tombées depuis le début mais, j’avoue que ça a été chaud.

J’ai commencé à exercer le travail de laveur de gamelles. Ce n’est pas aussi facile que je me l’imaginais. Je dois laver une trentaine de gamelles puis les ramener à l’intendance en seulement en dix minutes. Les éponges datent de l’an je-ne-sais combien avant J.C; quand il arrive qu’il y ait du savon, les plus anciens se l’accaparent mais surtout, le débit des trois robinets est extrêmement lent. J’ai presque toujours une dizaine de gamelles en retard sur les autres et, si certains acceptent de me filer un coup de main une fois qu’ils ont terminées toutes les leurs, ils me font bien comprendre qu’il n’en sera pas ainsi tous les jours. Grâce à eux, j’arrive à me rendre de justesse en cours une quinzaine de minutes après les autres. Je me demande véritablement si je vais pouvoir tenir le rythme.  A chaque lavage, je suis persuadé que mon heure est arrivée.

C’est l’heure de la prière. Ça fait une vingtaine de minutes que nous sommes assis à la paroisse, les yeux fermés, en train de répéter le même rituel: nous avons débuté par un signe de croix, puis avons récité le Notre père en coeur une fois, trois fois le Je vous salue, Marie, un Gloire soit le père et à présent, nous répétons le Je vous salue, Marie dix fois de suite avant de réciter de nouveau un Gloire soit le père, chanter un Magnificat, enchaîner sur d’autres prières avant de repartir sur une dizaine de Je vous salue, Marie – si mes souvenirs sont bons (tout ce dont je suis sûr, c’est qu’il faut répéter le Je vous salue, Marie dix fois de suite à 5 reprises). En fait nous sommes dans ce que les catholiques appellent la récitation du chapelet. Le chapelet est un objet de dévotion sous forme de collier de grains enfilé que l’ont fait passer successivement entre ses doigts en récitant les prières. Il figure en tête de la liste des fournitures du séminariste. Au petit séminaire, on le récite au moins une fois par semaine. Le mien a dû coûter un peu plus de 500 Francs CFA mais, certains possèdent de véritables œuvres d’art, probablement héritées de leurs familles.

C’est notre deuxième séance de chapelet. Du coup, pour beaucoup de 6e, il est encore difficile de garder l’attention. La majorité somnole et quelques se font des gestes très discrets pour communiquer et se distraire. Des fois, tu te rends compte que tu as cinq grains de retard sur le reste de la paroisse et tu avances délicatement tes doigts pour rattraper les autres sans qu’on ne s’aperçoive. Mon voisin qui somnole depuis tout à l’heure vient d’entonner le Gloire soit le père alors que nous étions déjà à la nouvelle dizaine de Je vous salue, Marie et je ne peux m’empêcher d’éclater de rire en compagnie d’autres camarades. Mon rire retentit dans toute la paroisse. A présent, les auxiliaires et d’autres terminales me foudroient du regard. E. a désespérément secoué la tête. Je ne somnole plus d’un coup et j’essaye de rester concentrer car je sais que je suis dans la ligne de mire. Je prie secrètement pour que d’ici la fin du chapelet, cet incident soit oublié.

C’est la fin de chapelet. Les séminaristes sortent en silence et descendent les escaliers pour se rendre au réfectoire. A peine ai-je franchi la porte de la paroisse que l’auxiliaire adjoint qui se tient sur le côté, m’interpelle discrètement et me demande de m’isoler sur le côté. Je rejoins d’autres 6e dont mes collègues de prières de tout à l’heure et nous sommes invités à nous rendre au bureau du surveillant avant d’aller souper. Mon cœur bat la chamade, nous avançons lentement en file, sous les yeux de l’auxiliaire adjoint. J’ai l’impression de me rendre à l’abattoir. 

A notre arrivée, le surveillant, assis à son bureau, fait mine de ne pas avoir remarqué notre présence et d’être concentré sur sa paperasse. Après quelques minutes, il lève lentement la tête et demande:

“Ah, c’est vous qui aviez perturbé la récitation du chapelet?”

Nous sommes terrorisés et personne n’ose répondre. Il tire son tiroir, et sort une courroie, ce genre de courroie qui fait souvent tourner les moulins à écraser les arachides. Il lance un premier coup de fouet dans le vide comme pour s’échauffer: “Qui veut commencer?”

Le premier passe en fin de file, le suivant l’imite et ainsi de suite. Commence un véritable manège qui amuse l’abbé: “De toute façon, vous allez tous y passer. Plus vite vous viendrez, plus vite ça ira”. Mais nous continuons notre ballet. Alors, il saisit le séminariste le plus proche, le retourne brutalement, pince son pantalon au niveau des cuisses, le tire pour l’étendre pour que tel un collant, ça fasse plus qu’un avec ses jambes et assène un violent coup de fouet.  Ce dernier hurle de toutes ses forces tente de s’éloigner pour pleurer mais l’abbé le maintient et assène le coup suivant, puis un autre, et un autre. Je n’arrive plus à compter: comme mes camarades, je suis désormais en train de pleurer. L’abbé-surveillant appelle un suivant. Celui-ci se jette à genoux et implore le pardon. Celui-ci rétorque:

“Ce n’est pas à moi qu’il faut demander pardon, mais à Dieu”.

Puis il le matraque, en prend un autre, puis un autre. Je me résigne enfin à passer à mon tour. Il attrape mon pantalon et le tire comme avec les autres. J’essaye d’anticiper le coup de fouet et j’ai des sortes de réflexes agités. Il rit un moment et s’arrête brusquement, change de visage et me demande de ne plus bouger. Je m’exécute tant bien que mal, je ferme les yeux et @#$%&£. Je viens de recevoir le premier coup de fouet de ma vie de séminariste. Je reste figé, les yeux et la bouche grandement ouverts. A cet instant précis, je ne sais plus en quelle année on est, ni où je suis et quelle heure il est. Je pousse un énorme cri. Je parviens à me dégager et je m’éloigne pour pleurer, en frottant mon derrière. L’abbé s’énerve et énonce:

“Ne m’obligez pas à vous demander de vous immobiliser les autres pendant que je fais mon travail. Dépêche-toi de revenir te placer!”

J’exécute en larmes. Il me saisit fermement et applique un second coup, puis un autre, puis un autre. Il marque une pause et me demande: “ça fait combien?” “Cinq monsieur l’abbé”.  Le “ça fait combien” je le connais depuis le primaire. Certain.e.s tortionnaires demandent même à leurs victimes de compter à haute voix au fur et à mesure qu’elles reçoivent le coup. Et malheur à toi si tu énonces un chiffre au dessus de ce que tu as reçu au moment où ils te le demandent puisqu’en réalité, ils font eux-même les comptes.

Désormais, je raidis les fesses pour amortir le coup. Je n’ai qu’une seule envie: qu’on en finisse. Et là, je reçois un coup dans le dos qui me fait bomber à califourchon en hurlant davantage. Je suis en t-shirt et j’impression que le fouet a pénétré au plus profond de ma chair. L’abbé semble ravi d’avoir réussi son effet de surprise.

De retour au réfectoire, la moitié des séminaristes se marre en nous voyant entrer, les yeux rouges et enflés. Je m’assoie à ma table et me met à manger sous les regards discrets de E. qui a de la peine pour moi.

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