Chroniques

Chroniques d’un ancien séminariste #5: l’entrée en scène de Pita

18 January 2017
Chroniques d'un ancien séminariste: l'entrée en scène de Pita

Aujourd’hui, c’est notre premier cours avec le professeur de latin.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que sa réputation l’a déjà précédé. Dans le séminaire, on le surnomme “Pita”.

Pita est un néologisme latin qui dans le langage des séminaristes signifie pâte d’arachide. La pâte d’arachide est l’aliment de base du séminariste. Non seulement elle est utilisée pour préparer la sauce d’arachide qu’il mange tous les jours, mais en plus, chaque séminariste doit d’avoir son pot de pâte d’arachide dans sa cantine pour tenir entre les repas et compenser les maigres portions. La pâte d’arachide a l’avantage de se conserver très longtemps à température ambiante. On la mange nature, légèrement salée ou sucrée, avec des bobolos, bâtons de manioc, ou avec du pain. Certains lorsqu’ils la préparent – car il est inimaginable d’opter pour de la pâte industrielle, de toute façon c’est peu répandu – y ajoutent du « mbounga » ou « bifaga », poisson fumé prisé par les ménages camerounais et que j’ai particulièrement en horreur. Avec la pâte d’arachide, le sacro-saint Tapioca est l’un des principaux aliments qui composent les vivres du séminariste. Cette fécule produite à partir de racines de manioc amer séchées puis traitée se mange avec de l’eau (qui la fait gonfler) et du sucre. Mais les séminaristes rivalisent d’ingéniosité lorsqu’il s’agit de la mixer avec d’autres ingrédients pour le rendre plus consistant: certains le mangent avec du lait, d’autres y ajoutent de la pâte d’arachide ou des graines d’arachides crues; il y en a même qui y vont avec du chocolat à tartine tandis quelques effrontés (et aisés) font le tout à la fois. Les gens ont tellement faim qu’ils n’ont même plus peur de la diarrhée. 

Comme je le disais donc, le professeur de latin, également professeur de musique, a été surnommé Pita et ceci pour une simple raison: ancien séminariste lui-même et donc inconditionnel de la pâte d’arachide, il ne se passe pas un de ses cours sans qu’il n’évoque cet aliment qui est nous cher, souvent dans des comparaisons absolument farfelues: “Qu’est-ce qu’il y a de bien compliqué à faire un clef de sol en forme de la cuillère de pâte d’arachide que tu charges dans ton pain tous les jours?”. (…)

Nous sommes tous attablés et attendons l’arrivée de Pita. Lorsque nous apercevons celui-ci au loin, toute la classe ne peut s’empêcher d’éclater de rire. Pita est très petit de taille. C’est un « court type » comme on dit au pays, le genre qui était en retard lorsqu’on distribuait la taille. Il est chétif, ses vêtements semblent faire trois fois sa taille. En le voyant, l’expression qui vient systématiquement en tête est « petit papa » tant on a l’impression de voir un sixième qui tente de se faire passer pour un enseignant. Il marche de façon nonchalante en balançant sa mallette en cuir dans les airs. Contrairement aux autres professeurs qui essayent de se distinguer, en arborant costume et chaussures de villes, Pita lui a le look d’un séminariste: chemise à manches courtes, enfilée dans un pantalon et paire de baskets décontractée.

En entrant dans la salle, Pita fait mine d’ignorer les moqueries et chuchotements des élèves. Visiblement, il en a l’habitude et désormais, on a l’impression que ça glisse sur lui comme de la sauce gombo. Après s’être présenté et avoir présenté ses matières comme le veut la bienséance, Pita entame son cours, avec un sourire malicieux face aux quelques alumni (élèves en latin) téméraires qui n’ont visiblement pas compris que les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures et se pensent discrets. Soudain, en plein milieu du cours, alors qu’il est en train d’écrire une déclinaison au tableau, Pita se retourne et pointe du doigt trois élèves dissipés, leur demande de sortir de leur rangée et de passer devant toute la classe. Tous les élèves sont intrigués: jusqu’ici, contrairement aux autres profs qui ont systématiquement posé le fouet sur le table pour nous dissuader de les emmener à s’en servir, Pita lui, n’ai rien sorti et on se demande à quelle sauce les accusés vont être mangés.

Pita demande au premier de s’avancer, de se placer en « garde à vous », le torse bombé et le visage légèrement relevé:

“Mon ami, place toi comme un citoyen prêt à honorer sa patrie”.

Ce dernier s’exécute. Apeuré, il regarde le reste de la classe comme pour solliciter de l’aide et essayer de comprendre ce qui se trame. Là, Pita monte sur l’extrade pour être à sa hauteur, il prend de l’élan et lui assène une gifle monumentale. Elle est tellement intense que le séminariste perd l’équilibre et va se heurter à un mur. A ce moment, je suis presque persuadé que notre camarade a vu les étoiles au sens propre du terme puisqu’il titube désormais. Toute la classe est désormais scotchée et plus une mouche ne se fait entendre. Pita affiche un sourire ravi et fier en secouant sa main pour détendre ses muscles. Puis énonce,

«Comme dit la Bible, si quelqu’un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi la gauche. Mon ami, viens de placer et tendre l’autre joue »

Le pauvre est désarçonné. Il guette la porte comme s’il envisageait de partir en courant mais se résigne car il comprend que la situation ne va que s’envenimer. Il se met à supplier Pita et lui demander pardon mais, celui-ci regarde sa montre d’un air exaspéré. Finalement, l’élève s’abandonne, tend l’autre joue et encaisse. Pita répète la punition avec les deux autres.  Désormais, nos trois insubordonnés font moins les «malins». Ils ont été humiliés devant toute la classe et n’ont pu contenir leurs larmes. Les voici en train de tourner le dos pour retourner à leur place lorsqu’ils entendent:

« Mais amis, où allez-vous? Qui vous a dit que c’était terminé? »

Il s’empare alors de sa mallette, l’ouvre doucement et y sort tuyau à gaz minutieusement enroulé, le déploie et, demande aux malheureux de se mettre en file indienne, et de tendre la main à tour de rôle. S’ensuit une bonne session de châtiment corporel interminable et insoutenable.

Après cette démonstration de force, nul doute: kirikou est petit, mais il est impitoyable. Nous comprenons tout de suite que malgré les apparences Pita sera certainement l’un des professeurs les plus redoutables du corps professoral.

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