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Chroniques d’un ancien séminariste #6: joue la comme Samuel Eto’o

22 January 2017
Chroniques d'un ancien séminariste: joue-la comme Eto'o

Aujourd’hui, tous les sixièmes sont rassemblées dans leurs salles de classe pendant la pause. Ils doivent composer les équipes pour le tournoi de football du Petit séminaire.

Depuis tout à l’heure, je ne sais pas si c’est parce que je suis cool ou parce que je suis le fils du professeur d’allemand mais, les capitaines qui ont été désignés, se disputent ma personne pour leurs équipes. Comment leur dire? Je suis nul au foot. Pire: je déteste le foot. Le concept de courir après un ballon pendant quatre vingt dix minutes me dépasse et, celui de s’asseoir pour regarder d’autres courir après un ballon de foot pendant quatre vingt dix minutes me dépasse encore plus. Mais comme le football fait presque figure de religion au pays des lions indomptables, j’ai pris l’habitude de taire cette aversion pour ne pas me faire indexer.

Pourtant, papa qui était gardien de but durant ses études en Allemagne, a toujours tout fait pour me transmettre la passion du foot.  Seulement, tous les ballons qu’il m’a offerts ont au mieux terminé chez un cousin, un voisin ou un grand du quartier, au pire au fond d’un puits. Je l’entends encore hurler les soirs de matchs des lions, alors que tout le quartier était rassemblé dans notre salon pour profiter de notre téléviseur:

“Je dis hein, c’est même quelle qualité d’homme qui est toujours dehors quand il y a match là?”

Le genre qui préfère jouer à papa et maman avec les filles, puis qui revient les doigts brûlés parce qu’il a essayé de cuisiner dans une boîte de conserve.

Au quartier, les rares fois où j’ai pris part à des parties de foot, on m’a surnommé “l’élément perturbateur”. En effet, j’étais ce genre de joueur dont tu oublies complètement l’existence sur le terrain jusqu’à ce que tu t’apprêtes à construire une action pour marquer et qu’il surgisse de nulle part pour te tacler (le seul geste que je savais faire). Une fois, à Obala, maman m’avait envoyé une superbe paire de godasses et, comme tout le quartier était au courant qu’elle provenait de Suisse,  les candidats se sont succédés pour l’admirer et me faire des propositions d’acquisition que j’ai toutes rejetées. Elles étaient un peu plus grandes que ma pointure et je n’avais pas l’intention de les enfiler mais, disons que ça avait une valeur symbolique pour moi et qu’elles étaient particulièrement chouettes. Puis, un grand du quartier m’a un jour supplié de les lui prêter car il avait un match de grande envergure dans la capitale, me promettant de me les ramener et de me “gâter”. C’est ainsi que je n’ai plus jamais revu ma paire de godasses, à cause de quelques bâtons de manioc et un peu d’Okok (plat traditionnel de chez moi).

Tandis que je regarde les capitaines se chamailler sur mon sort, je repense à tout cela et je me dis qu’il va falloir que j’apprenne à assumer le fait que je ne suis ni footballeur, ni footeux et envoyer paître ceux qui seraient tentés de me le reprocher puis remettre en cause ma virilité. Mais pour l’heure, je ne m’en sens pas capable et je fais profil bas. Les gars parviennent enfin se mettre d’accord et, celui qui a réussi à obtenir le soldat ESSOMBA jubile!

Nous voici donc lors du premier match. Ça court dans tous les sens et comme d’habitude, je m’ennuie et je ne sais pas quoi faire. Ça fait plusieurs minutes que tous mes coéquipiers crient pour me demander de bouger et de ne surtout pas rester sur place mais je ne sais toujours pas quoi faire.   Soudain, tout s’accélère. Je vois un colosse gaillard s’avancer vers moi avec la balle, tout le terrain se met à hurler: “ESSOMBA, ESSOMBA, C’EST POUR TOI!”. Je regarde autour de moi l’air de dire: “vous êtes sûr qu’il n’y a vraiment personne d’autres pour l’affaire-ci”. Toute la tribune est en alerte. Je suis complètement désorienté et j’ai l’impression d’être le protagoniste principal d’un film dont j’ai manqué le casting. Je me décide à me concentrer uniquement sur le ballon et à faire abstraction du gabarit du joueur. Je ferme les yeux et je shoote de toutes mes forces dans la balle qui après un petit moment de suspense, termine au fond des cages.

EH OUI MES FRERES! ESSOMBA KEDE Wilfried, fils premier de Mr KEDE, vient d’inscrire son premier but de l’histoire…Dans ses propres cages! Voyons le bon côté des choses: au moins, je n’aurais plus jamais à justifier mon caractère de non footeux au Petit Séminaire.

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