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Autopsie #1 -Le clip vidéo « 49-99 » de Tiwa Savage

Des hommes torses nus ouvrant des paris sur ce qui ressemble à des combats des rue, Tiwa Savage en véritable baronne (de quoi?) dans cet environnement plein de testostérone, puis, entourée de femmes habillées en tenue de lycéennes et arborant des coupes de cheveux traditionnelles – le dernier clip, « 49-99 », de la chanteuse nigériane s’attaque à la course frénétique pour l’argent et à la pauvreté dans son pays.

La référence la plus marquante, celle qui a attiré l’œil des internautes aguerris et qui a d’ailleurs inspiré le visuel du single, est de loin le tableau de Tiwa Savage entourée de jeunes lycéennes. Ces images sont directement inspirées du travail du photographe documentaire américain Eliot Elisofon, qui en 1972, réalise les portraits d’élèves du lycée Protestant de la ville de Mbandaka, en République Démocratique du Congo. Ces photos largement diffusées sur la toile bien avant la parution du clip ont été immortalisées sous l’ère Mobutu. A cette époque, le président qui mène le pays sous une dictature de fer, vient d’entamer ce qu’il appelle la Zaïrianisation – comprenez la décolonisation culturelle – renommant à la foi le pays, le fleuve et la monnaie sous le nom de Zaïre. Il fait interdire les vêtements occidentaux, impose à la place « l’abacost » (à bas le costume) et oblige les Zaïrois à choisir des prénoms d’origine africaine et locale (donc non chrétiens). Cette campagne pour «l’authenticité africaine» qui vise à purger le pays de toute influence culturelle coloniale trouve un écho vibrant à notre époque où, portée par de nombreux mouvements, la jeunesse africaine et afrodescendante redéfinit et réaffirme de plus en plus son identité: retour aux cheveux naturels avec le phénomène nappy, banalisation des imprimés dits africains via le wax, mise en avant de la créativité africaine, afrofuturisme et revalorisation du continent avec l’effet Black Panther (ou Beyoncé), explosion de la scène musicale nigériane et montée de l’Afrobeat… Sous la bénédiction de Fela Kuti qui occupe justement une place importante dans ce single.

Students at Protestant secondary school, Mbandaka, Congo by Eliot Elisofon 1972

En effet, comme l’explique la chanteuse qui vient ainsi mettre fin aux interrogations des internautes depuis l’annonce de la sortie du morceau, le titre « 49 – 99 » est tiré d’une chanson de la légende Fela Kuti, «shuffering and shmiling» (en train de souffrir et de sourire) dans laquelle  « un autobus urbain sert d’étude de cas. Il ne devrait accueillir que 49 passagers assis. Cependant, en raison de la situation économique difficile, nous avons souvent près du double de passagers debout (99). » C’est donc de là qu’est née l’expression « 49-99 ».

Mais dans «shuffering and shmiling» , Fela fait bien plus qu’épingler la situation économique au Nigéria. Lorsque le pater de l’Afrobeat sort ce morceau au début des années 70, à l’instar de Mobutu (dans son dessein fou), Fela entend dénoncer l’endoctrinement des nigérian.e.s dans les religions comme remède aux maux de la société dans laquelle ils évoluent. Ce titre lui vaudra d’ailleurs de nombreuses critiques virulentes, non seulement du gouvernement, mais également de son public. Car selon Fela, la religion a rendu le Nigéria dangereusement optimiste car cet optimisme, influencé par la religion a non seulement détourné les Nigérians de la pauvreté apparente à laquelle ils étaient confrontés, mais a également détourné le gouvernement de sa responsabilité sociale envers ses citoyens. L’artiste s’était particulièrement attiré la vindicte populaire parce qu’il insinuait indirectement qu’en évoquant Dieu comme solution à tous les problèmes, les nigérians acceptaient et se complaisaient dans leur situation, avec cet espoir que les choses changeraient lorsque Dieu l’aura décidé. Ainsi, ils attendaient peu de la part du gouvernement et peu d’eux-mêmes, allant à l’encontre de la maxime « Aide-toi et le ciel t’aidera« .

Beaucoup –y compris la chanteuse – seraient donc tentés de penser qu’en chantant «shuffering and shmiling», Fela sous-entendait que les africain.e.s souffrent mais gardent le sourire alors qu’il pointait justement ce faux sentiment de jouissance qui les incite à ignorer leur situation actuelle et à rester optimistes pour l’avenir en comptant sur l’intervention divine. C’est ce paradoxe que l’artiste Childish Gambino soulignait également dans la vidéo de This Is America, en juxtaposant d’une part les violences policières et les tueries subies par la communauté noire américaine, et d’autre part la culture du divertissement exacerbée au sein de cette même communauté.

Mais peu importe, heureusement grâce à une équipe artistique efficace, le message véhiculé à travers la vidéo de « 49-99 » est beaucoup plus fort que ce que l’artiste Tiwa Savage elle-même aurait pu imaginé. Et ironiquement, il sonne comme un glas dans son parcours, marquant un virage dans la carrière de celle à qui son public a souvent reproché de faire preuve de mimétisme vis-à-vis de ses homologues américaines, notamment Beyonce Knowles Carter omme ici. Tiwa est l’une des chanteuses d’Afropop les plus populaires du continent et certainement l’une des artistes nigérianes les plus « Bankable » du système (Elle a récemment signé un des contrats les plus chers avec Universal Music Group, celui-ci s’étend sur plus de 60 pays). Mais contrairement à son homologue Yemi Alade qui a su trouver son univers et l’imposer d’emblée, Savage a mis du temps avant de « se trouver » et de commencer à s’affirmer sur la scène nigériane. Elle l’évoque d’ailleurs dans une interview récente: « Revenir au Nigéria a été la chose la plus difficile… Je suis nigériane, mais j’avais l’impression de devoir faire mes preuves lorsque je suis arrivé au Nigéria… Je ne parle pas le pidgin mais je peux parler le yoruba ».

Ce que beaucoup ignorent, c’est qu’avant d’être connue du grand public, Tiwatopena Savage – de son vrai nom – était déjà (re)connue de ses pairs dans l’industrie musicale. Un petit tour sur la toile et on découvre qu’elle a un CV conséquent, ayant été choriste pour des artistes tels que George Michael, Mary J. Blige, Chaka Khan, Blu Cantrell, Emma Bunton et Ms Dynamite. Déformation professionnelle oblige, c’est très certainement ce background qui lui a donné l’illusion qu’il suffisait d’importer la culture du show afro-américaine sur le marché nigérian, qui fait pourtant figure de géant et de hub de la culture du divertissement en Afrique. A ceci à ajouter que Tiwa Savage a bien une empreinte artistique, lorsqu’elle décide de véritablement se livrer, comme dans cette vidéo – de loin ma préférée – de If I Start To Talk dans laquelle, elle traite subtilement des violences conjugales (dont elle aurait elle-même été victime de la part de son ex-mari et manager Tunji Balogun A.K.A Tee Billz ).

Wilfried ESSOMBA-KEDE
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2 Commentaires
  • Christian Missia Dio
    12 septembre, 2019

    Bonjour,

    Merci pour cet article inspirant.
    Une remarque tout de même, la ville de « Mbankada » n’existe pas en RD Congo, c’est Mbandaka.

    Bien à toi,

    • Le Bledard
      12 septembre, 2019

      Merci Christian, c’est rectifié!

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