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Cahier d’un retour au pays natal #2

Publié sur 0 Commentaire 7 min. de lecture

Vous aviez été nombreuses et nombreux à réagir à la publication sur le bar privé que mon paternel est en train de construire dans notre village NKOM I, au Cameroun. Plusieurs d'entre vous ont d'ailleurs demandé à en voir davantage. Je partage donc le reste des photos de mon séjour ici.

Alors, avant que vous ne vous/me posiez la question – et parce que je sais que bon nombre dans mes contacts n’ont pas osé la poser – moi non plus je ne sais vraiment pas quelle bonne mouche m’a piqué pour faire une teinture blonde sur ma tête durant ce séjour. Je me suis laissé embarquer par mon footeux de frère qui m’a défié avec un « si tu le fais, je le fais également ». Sauf que le mâchoiron avait bel et bien fait une teinture qu’il s’est empressé d’enlever en voyant le résultat, alors que moi, n’y connaissant strictement rien, j’ai eu droit à une décoloration irréversible…Pauvre de moi, on aurait dit une version Ali Express de Chris Brown.

Pour ce second séjour – le premier ayant eu lieu en 2015 – je suis comme vous l’aurez compris donc parti avec le frangin. Cette fois-ci et cela pourrait choquer plus d’un.e, nous ne sommes pas restés chez le paternel et avons opté pour Airbnb. Pourquoi prendre un Airbnb au Cameroun alors même qu’on a de la famille dont notre propre père à Yaoundé? Pour différentes raisons:

  • Pour nous permettre de nous retrouver entre jeunes, de flâner au bord de la piscine, et de faire la fête sans gêner (et choquer) le vieux.
  • Pour éviter de se laisser envahir: nos parents sont gentils mais souvent, ils ne savent pas mettre les barrières pour nous ménager lors de nos séjours. Du coup, on peut vite se laisser envahir par des visites impromptues auxquelles on n’osera pas dire « non » nous non plus.
  • Pour mieux organiser notre séjour: ça rejoint le point précédent mais, lorsque vous êtes chez les parents, ils peuvent improviser un détour chez tel oncle ou telle tante à tout moment (Il y a toujours une personne pour laquelle on ne peut pas partir sans la voir). Et vous savez combien ce genre de rendez-vous imposé peut s’éterniser…

Alors oui, cela représente un coût mais, ça offre aussi un certain confort car les propriétaires ayant l’habitude de recevoir les mbenguistes (personnes vivant en Europe), pensent à certains détails de confort auxquels la famille ne pense pas forcément ou n’a pas les moyens de mettre en place.

Vous vous en doutez, la première fois, la décision a heurté la sensibilité du pater: comment osions-nous prendre un hôtel (c’est tout comme) alors que nous avons un chez lui/nous? Mais aujourd’hui, il s’en est plutôt bien accommodé et même s’il ne le dira jamais, je crois qu’il a compris que c’est aussi dans son intérêt. Et puis de toute façon, nous ne passons pas deux jours sans se rendre chez lui, ne serait-ce que pour manger.

En route pour le village, NKOM II, dans la Lekié

Le pater étant aujourd’hui à la retraite, il passe à présent la majeure partie de son temps au village, à Nkom I, dans le département de la Lékié. C’est assez drôle parce que lorsque j’étais plus jeune, il n’y séjournait que très peu et se contentait de faire des allers-retours et de nous déposer chez les grands-parents. Aujourd’hui, il n’est plus très accoutumé à la ville et à ses nuisances sonores. Il trouve donc son bonheur loin des embouteillages, des taxi-motos, des bars ouverts avec la musique à tue-tête toute la journée et des impératifs liés à la vie dans une agglomération africaine.

Je crois que je ne me lasserai jamais de prendre ce sentier en photo

La route qui mène au village est toujours aussi chaotique. Pour y aller, il faut nécessairement se rendre en 4 x 4 ou en Pick-up car ce sont les seuls véhicules capables de dompter les routes dans la Lékié. Lorsqu’ils sont en panne, il faut s’arrêter à un certain niveau et continuer en taxi-moto car celles-ci peuvent se faufiler dans les chemins impénétrables. Mais il faut avoir le cœur solide. C’est anecdotique mais, il peut vous arriver de vous rendre à Nkom I sans problème mais d’en rencontre sur le chemin du retour parce qu’un gigantesque arbre se sera effondré et aura coupé la route.

Fort heureusement, les routes en mauvais état traversées, une fois arrivé au village, tu te rappelles pourquoi ça vaut la peine de faire le trajet. Il faut parfois partir (très) loin – en Europe dans mon cas – pour mieux apprécier le chez soi. Plus jeune, c’était une corvée pour moi et mes frères et sœurs d’aller séjourner plus d’une semaine au village. Aujourd’hui, je réalise combien nous avons eu la chance de connaître notre village et d’y aller souvent. Bon, ne nous leurrons, je ne suis pas encore prêt à m’y installer car je suis habitué à l’eau et l’électricité courante et, le temps y est particulièrement long comme dans toute campagne. Des séjours ponctuels pour se ressourcer de temps en temps en revanches ne sont pas du tout de refus.

Qui est-ce qui a un carrefour à son nom dans son village? Hein?

Autant vous le confier: j’étais particulièrement fier de trouver ce panneau avec ce carrefour portant « mon nom« . Bon, ce n’est pas tout à fait le mien mais celui de mon grand-père. La tradition chez nous veut que l’on porte le nom d’un.e ancien.ne pour lui rendre hommage. Ainsi, dans mon nom ESSOMBA KEDE Wilfried, ESSOMBA est le nom de mon grand-père paternel, KEDE celui de mon père et Wilfried le mien (j’ai un peu du mal avec le concept de porter un prénom occidental, j’avoue). Mon frère, porte le nom de mon grand-père maternel, celui de mon père et également un prénom occidental. L’aînée de mes sœurs porte le patronyme de ma grand-mère paternelle, puis le nom de mon père et un prénom, la suivante celui de ma grand-mère maternelle, etc.

Quiconque a grandi au Cameroun, n’a pu échapper à cette récitation de Jean AICARD: « Mon papayer. Dans un coin de ma cour, il y’a un papayer. C’est moi qui l’ai semé. La graine ronde et noire. Il était petit comme moi. Mais le voilà plus haut qu’un homme. Ce papayer que j’ai semé. Il est à moi et fait ma joie. »

J’ai une sorte de phobie ou plutôt d’aversion qui mériterait de rentrer dans le top des aversions les plus risibles au monde: les fruits pourris. Ne riez pas! A l’heure actuelle, c’est une raison suffisante pour m’empêcher de passer une nuit au village et dans toute contrée où il n’y a pas le goudron. L’idée de me lever et de voir des mangues en décomposition joncher la cour me rebute. Mon grand-père, très moqueur, avait d’ailleurs pris l’habitude de m’appeler  « N’tang’an » (le blanc) parce que ça a toujours été un véritable calvaire pour moi de fouler goyaves, mangues et casses-mangues (Prunier de Cythère) pourris pour me rendre dans les champs. Dans la vie de tous les jours, un seul asticot dans un raisin et je n’en consomme pas pendant un bout de temps. Ne cherchez pas, non, je n’ai pas été abusé par une papaye dans mon enfance. Ça me rebute, c’est tout.

En compagnie du patriarche devant la cuisine de ma grand-mère. Mon cousin N’guede, est en train de correctement travailler les mangues.

En général, j’évite de prendre de plein face des personnes que je ne connais pas sans leur consentement, et encore plus si ce sont des enfants. Enfin, sauf lorsqu’il s’agit de mes proches. Et au village, nous sommes en théorie tous parentés, et ce, même avec toute personne que je rencontre la première fois. Pour comprendre la notion complexe de la parenté chez les Beti, je vous recommande de lire cet article.

Le bar privé de mon père

Dans tout cet environnement rural, près de la villa qu’est en train de construire mon père et qui dénote assez du reste, c’est de son bar privé que je suis complètement tombé amoureux. Pour moi, c’est définitivement vers ça que doit tendre les constructions sur le continent – bien entendu en fonction des régions.

Des constructions en adéquation avec l’environnement et avec les matériaux locaux qui nous rappelle qu’en Afrique, les populations vivent en harmonie avec la nature depuis la nuit des temps. Si nous pensions par exemple nos écoles comme cela au lieu de toujours vouloir lever des murs en béton comme ailleurs? Aujourd’hui c’est la course pour une vision biaisée de la modernité. L’Afrique est devenue le dépotoir du monde avec notre complicité (on récupère tous les restes des autres).

Le paternel a toujours été adepte de ce que j’appelle bricolage fin. Fin dans ce sens où ça n’a jamais été un menuisier ou un plombier mais, il a toujours préféré les tâches particulièrement minutieuses, accordant une attention particulière aux détails. Je me rappelle de ces après-midi où il restait assis des heures pour confectionner lui-même ses ourlets et raccommoder ses costumes.

« Bar privé – Pas de Vente »

Ce lieu, je le vois un peu comme une nouvelle version du corps-de-garde, construction fondamentale dans le village traditionnel Beti – Ekang. Le corps-de-garde (abaa chez les Fangs) est en quelque sorte la garçonnière. C’est un lieu où se retrouvaient presqu’exclusivement les hommes (surtout les célibataires).

Wilfried ESSOMBA-KEDE
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