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Cheveux crépus: « beaux », « naturels » mais pas encore assez « sexy » pour la jeune génération?

Publié sur 2 Commentaires 8 min. de lecture

Si les femmes noires déconstruisent de plus en plus le sexisme, le racisme et s’affranchissent de règles principalement établies aussi bien par les hommes que les sociétés occidentales, notamment concernant leurs corps et leurs cheveux, la nouvelle génération est quant à elle, quelque peu tiraillée.

C’est à l’issu d’un focus group (groupe de discussion) organisé pour le lancement d’un nouveau concept de beauté pour femmes aux cheveux frisés (principalement noires, métisses et maghrébines) que la discussion a été engagée. Nous avions réuni une dizaine de femmes, âgées entre 18 et 25 ans, afin de recueillir leurs avis. Après les échanges sur les produits en eux-mêmes, la discussion s’est élargie.

« Beaux » « authentiques » « sublimés »…

Dans un premier temps, la conversation s’est portée sur le fait d’être naturelle ou de faire un retour au naturel c’est-à-dire le fait d’arrêter d’utiliser des produits chimiques pour dénaturer son cheveu et le rendre lisse.

A ne pas confondre avec le fait de porter des extensions/tissages ou d’utiliser un fer à lisser. Une femme peut être naturelle et porter un tissage (ou perruque).


Il était aussi question de la mise en avant des femmes noires aux cheveux naturels. La plupart s’accordent sur combien c’est « beau », « authentique », « valorisant pour la femme noire », « sublimé » et bien d’autres qualificatifs mélioratifs. Un discours fortement influencé par le mouvement « Nappy » (contraction de « Natural » and « Happy »). Un discours aussi influencé par le boum des cultures afro-urbaines et l’apparition de plus en plus de marques/événements/Chaînes Youtube/blogs consacrés aux cheveux crépus et bouclés. à l’instar de Pattern Beauty, la marque tout juste lancée par l’actrice Tracee Ellis Ross (également fille de l’icône Diana Ross). Mais également par la montée de l’afroféminisme, l’affirmation identitaire dont un des meilleurs exemples est l’engouement autour du film Black Panther et le fait que de plus en plus de célébrités prennent position sur ce genre de sujet.

… Mais pas sexy?

Les mecs font genre ils adorent tous Lupita Nyong’o sur les réseaux sociaux pourtant dans la vraie vie ce sont les métisses aux cheveux bouclées qui les intéressent).

Pourtant en creusant, les avis se montrent (beaucoup) plus nuancés, laissant place à de nombreux a priori. Ce fut d’ailleurs difficile d’instaurer un climat de confiance et de rassurer les participantes sur le fait qu’il n’y aurait aucun jugement. Pour beaucoup la femme noire naturelle est associée à un état d’esprit, une philosophie, des revendications, un mode de vie, plus qu’à de simples choix esthétiques. Cet avis est partagé même par celles qui parmi nos panélistes, portaient elles-mêmes des tresses durant l’échange et expliquaient qu’elles ne comprennent pas pourquoi le cheveu crépu suscite autant de conversations. Des stéréotypes que l’on retrouve aussi vis-à-vis des partisans du bio ou des personnes « végétariennes » par exemple (Il y a des vegans qui ne le sont pas par principe mais simplement par goût).

Une participante en particulier explique qu’elle voit en ces femmes qui font la démarche de revenir au naturel et vont jusqu’à arrêter de porter des Lacewigs (perruques très réalistes), des femmes inspirantes qui ne se préoccupent plus du regard des hommes. Cette dissociation entre la notion de « Selfcare » (prendre soin de soi pour soi) et le rapport avec le sexe opposé est assez intéressante. En effet, pour plusieurs, cheveux naturels connotent bien-être, authenticité, ‘africanité’, fierté, « respectabilité » voire thérapie, mais pas vraiment séduction.

Plusieurs n’ont d’ailleurs pas manqué d’évoquer une certaine « hypocrisie » de la gente masculine. Selon elles, ceux-ci encensent un certain type de femme sur les réseaux sociaux pour donner une bonne impression, mais dans la réalité, flirtent avec un tout un autre profil de femmes. « Les mecs font genre ils adorent tous Lupita Nyong’o sur les réseaux sociaux pourtant dans la vraie vie ce sont les métisses aux cheveux bouclées qui les intéressent » , dit une participante. Comme souvent, c’est difficile de recentrer le débat pour qu’on ne dérive pas sur d’autres sujets comme le colorisme (hiérarchisation et discrimination fondée sur la carnation de peau au sein du même groupe ethnique) ou encore les couples mixtes. Mais globalement, le regard des hommes influence encore beaucoup les perceptions, habitudes et comportements d’achats capillaires de ces jeunes femmes noires, qui baignent dans une culture populaire où l’hégémonie de certains canons de beauté persiste.

Beyonce Knowles, Solange Knowles et le dilemme de la jeune génération

D’ailleurs, parlant de culture populaire, une approche privilégiée consiste à leur demander de se référer à des Role Model. Autrement dit des références pour elles, des femmes noires connues qui les inspirent. Et comme souvent, la comparaison entre les soeurs Knowles, Beyonce et Solange n’est pas loin. L’une (Beyonce) a fait de ses extensions capillaires un véritable instrument de travail (difficile d’imaginer certaines de ses chorégraphies sans ses gestes capillaires), et l’autre (Solange) est devenue – malgré elle – icône du mouvement nappy. La difficulté qu’ont manifesté les panélistes vis-à-vis des soeurs Knowles dont la majorité dit être fan – en dehors du fait que ça pose un cas de conscience de comparer deux sœurs – montre une certaine dissonance qui est très révélatrice. En effet, les avis étaient mitigés: d’une part, il y avait cette idée qu’avoir de longs cheveux lisses avait fortement contribué à la notoriété de Beyonce et que si « même Beyonce » avait recours à des extensions, il y avait une raison. D’autre part, il y avait cet a priori selon lequel, une femme « nappy », ne joue que très peu sur ses attributs physiques. Ce qui ressortait des discours des panélistes, c’était qu’une femme noire avec ses cheveux naturels, ne cherche pas à plaire à « l’autre’ » et encore moins à exciter le désir sexuel, comportement pourtant naturel.

La coupe afro, un cas à part

Dans l’imaginaire populaire, il existe encore un « degré » du cheveu crépu « acceptable » et « promu » ou du moins « plébiscité ». Le coiffeur afro-américain André Walker a défini une méthode qui permet aux professionnels/particulier de classifier les types de cheveux. C’est la classification d’André Walker. Cette classification permet notamment aux professionnels d’identifier les besoins exacts de leurs clients et de leur prodiguer des soins/produits parfaitement adaptés. Les types de cheveux sont classés de la catégorie 1 à 4, de lisses à crépus, puis en sous-catégories A à C, de fin à très épais. Ainsi, les cheveux 1A correspondent aux cheveux les plus lisses tandis que les cheveux de type 4B et 4C correspondent aux cheveux très crépus, avec des boucles bien serrées. C’est justement les cheveux de la catégorie 4 (cheveux crépus) qui rencontrent beaucoup de problématiques. Il faut en permanence les hydrater. Sinon, ils auront tendance à être secs et fragiles. Ce qui complique la tâche de celles et ceux qui les coiffent. Non formé.es, ces dernièr.e.s vont systématiquement suggérer un défrisage (modification de la texture des cheveux bouclés, frisés ou crépus).

Le recours aux produits chimiques pour défriser ses cheveux est bien souvent davantage dû à un manque de connaissances quant au type et aux spécificités du cheveu qu’à la pression liée aux canons de beautés.


Ensuite, se pose la question du volume et de la longueur. Volume et longueur constituent une préoccupation pour toutes les femmes, mais prépondérante au sein des femmes aux cheveux crépus. Celles-ci ont tendance à sous-estimer la longueur de leur chevelure en raison des boucles trop resserrées. Un afro n’aurait du charme que s’il attire suffisamment l’attention. Plusieurs de nos panélistes avaient peu de considération pour les afros « courts ». La coupe afro pour certaines n’avait aucun intérêt si elles ne ressemblaient pas à Angela Devis, Solange Knowles ou la chanteuse originaire d’Amérique latine Amara La Negra. C’est d’ailleurs elle que j’ai d’ailleurs choisie pour illustrer cet article.

Le rôle du cheveu dans l’identité

La chevelure joue un rôle important dans le rapport avec les autres. C’est une arme de séduction, un moyen de distinction sociale et un outil de revendication politique. Historiquement, dans différentes régions d’Afrique subsaharienne la coupe afro était davantage l’apanage de la gente masculine. Dans ces sociétés, entretenir et prendre soin de ses cheveux faisait partie du « selfcare ». Les coiffer ou les accessoiriser permettaient d’attirer l’attention, se distinguer ou être « sexy ». Aujourd’hui encore, dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, porter un afro pour une femme signifie qu’elle n’a pas le temps ou l’argent pour faire une coiffure plus « sophistiquée ». Il y a toujours cette idée qu’avoir un afro « sain » et « beau » est normal et n’a aucun mérite. Le « mérite » serait de le rendre attractif pour les « autres ».

C’est principalement la « diaspora » (comprenez les descendant.e.s d’Africain.e.s déporté.e.s) qui ont fait de la coupe afro un symbole de libération. Ces dernièr.e.s ont été forcées à cacher leurs cheveux sous des foulards ou turbans pour être « respectables ». Les afro-descendantes ont transformé le fait de porter ses cheveux crépus à l’air libre, dans leur véritable nature, en acte politique, un acte de résistance. Ironie du sort, le rapport de domination Nord/sud a fait en sorte que c’est la diaspora qui a appris à une proportion de femmes du Continent Noir à (re)découvrir et apprécier leur patrimoine capillaire.

Comment cibler la jeune génération et mieux répondre à ses besoins?

Actuellement, si les marques pour cheveux crépus pilulent, la majorité privilégie l’approche « selfcare ». Elle base leur argumentaire sur les qualités objectives de leurs produits ou services (la fiabilité, la durabilité, le respect des normes et la performance ). Concrètement, elles ne vendent aucun « rêve » et les clientes les perçoivent comme « soignantes » et « thérapeutiques ».

  • Une marque pour cheveux crépus sur deux prêche des converti.e.s et laisse en marge la nouvelle génération qui se soucie encore beaucoup du regard des autres, notamment des hommes.
  • Les femmes noires aux cheveux naturels/coupes afros mises en avant sont: soit hyper-sexualisées, soit politisées, soit « contextualisées ». C’est-à-dire qu’on leur prête des intentions/ une histoire / une raison. On ne les voit que très rarement dans une posture somme toute banale.
  • Paradoxalement, les marques « mainstream » figurent parmi les meilleurs élèves quant à la représentativité des femmes noires. Dans un soucis d’inclusion et pour éviter toute polémique, elles essayent de représenter les femmes noires sans les « contextualiser ».
  • 5 femmes sur 11 dans notre panel trouve le discours/approche des acteurs sur la marché du cheveu crépu « culpabilisant.e » et « moralisant.e ».
  • Le rapport à la chevelure diffère que la personne soit immigrée, descendante d’immigrés (née en France), caribéenne. Mais il dépend aussi de la classe sociale.
  • Au sein des cultures afro-urbaines, Caraïbes et Afrique de l’Ouest (Ghana, Nigeria), sont ceux qui promeuvent le plus les styles capillaires africains.
Wilfried ESSOMBA-KEDE
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1 Commentaire
  • Magnet
    12 mars, 2020

    Bonjour
    Moi je suis un garçon métissé et je suis tombé sur votre article par hasard. Je porte depuis deux ans maintenant un afro assez volumineux et très lâche (mes cheveux sont souples) je dois dire que dans mon université j’attire les regards et même dans la rue. j ai toujours aimé avoir les cheveux longs et ça fait en partie de moi. Nous les afro descendants avons une chevelure incroyable qui fascine les autres, tout sexe confondu d’ailleurs; alors pourquoi la cacher ? C’est ce qui nous rend si attirants et particuliers 😃

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